Le Neutre et l’auto-analyse de Roland Barthes
Anamorphoses du deuil et de la mélancolie
Les vicissitudes du Neutre
Depuis Eléments de sémiologie (1964) ou Sémiotique de la mode (1967) autant que S/Z (1970), les lecteurs sémioticiens de Barthes étaient accoutumés à sa grande rigueur. En effet, son analyse de Sarrasine de Balzac fut un des grands essais génératifs de la sémiotique narrative : une approche syntagmatique serrée afin de cerner la pierre philosophale de la narratologie, à la recherche d’un encodage par unités de base. Selon une magistrale recherche « lexie-par-lexie » dans l’enchaînement micro-narratif, Barthes y avait tenté de déceler le cryptage des cinq codes simultanément présents, quoique chacun d’entre eux par focalisation à intensité variable. C’est cette même recherche qui provoqua Greimas, ami de Barthes et théoricien farouche (magis amica veritas), à y répondre en sémioticien de façon tout aussi magistrale dans sa lecture des Deux amis de Maupassant. Or Le Neutre n’en est pas moins rigoureux, même si une toute autre rigueur s’y déploie que dans S/Z – une autre rigueur anticipée par une autre concaténation de textes barthésiens1.
Le Neutre déplace les enjeux : il n’existe plus de texte-objet comme avec Sarrasine ; en revanche, le sujet-objet est à présent le « je » qui pourrait se nommer Roland Barthes. Ce « je » se vit en sagesse, en souffrance, dans le double-bind de son affect, celui du « pile, je perds, face, je perds encore ». Double bind ou aporie pour Barthes. Ce séminaire est une vaste mise en scène des apories, selon toutes les figures évoquées dans ses figures de l’aporétique : « Une catharsis de l’aporie, sans la dénouer » (Ne:102).
La publication en 2002 du séminaire de Roland Barthes intitulé Le Neutre, qui se tint de février à juin 1978, capte le lecteur dans une étrange complicité. L’on savait que Barthes, souffrant du deuil de sa mère, avait failli annuler son séminaire. Néanmoins si Barthes consentit à maintenir son séminaire, tout déprimé qu’il fut, il choisit de présenter alphabétiquement une série de figures et de thématiques, de façon à demeurer neutre, apathétique, comme si cette stochastique pouvait résonner avec son état d’âme, avec le travail du deuil et de la mélancolie. Ce faisant, Barthes y présente aussi une vaste sémiotique des émotions et un effet de « dissémination » de son propre art de (sur)vivre. À l’étude de ce séminaire publié une hypothèse quelque peu paradoxale émergea pour nous selon laquelle les séances du séminaire Le Neutre suivent une autre modélisation : elles semblent correspondre aux séances d’une analyse, ou plutôt d’une auto-analyse, publique, qui dura quelques mois pour le « je » peut-être de celui qui parle, « écrit », et énonce Roland Barthes2. Pour poursuivre notre métaphorisation si « auto-analyse » il y eut, Barthes aurait donc associé, librement, à la recherche d’une maîtrise toujours fuyante, et d’un affect qu’il ne cesse de préciser, de cerner et d’interpréter et qui ne cesse de lui échapper. Par « transfert », il aurait ainsi positionné l’auditeur du Collège de France en 1977 à une écoute psychanalytique, de même que maintenant (après 2002) l’énonciation Barthes positionnerait son énonciataire à une lecture tant soit peu analogue et de cet ordre, quoique dans l’imaginaire d’une autre scène (freudienne) – celle du séminaire. Comme en séance analytique, tant pour l’analyste que pour l’analysant, rien ne se révèle moins libre à la longue, et rien n’est plus rigoureux, après coup, que ladite « libre association ».
En ce qui concerne la psychanalyse, et « faire une psychanalyse », Barthes se veut strictement neutre : il en pose la question en annexe à la fin du séminaire « Pourquoi ? Pourquoi pas ? » (Ne:256). Ceci dit, Freud, la psychanalyse, les objets de Freud (Leonardo, par exemple), Lacan3, sont de constantes présences dans ce cours, dans ce texte, dans cette « auto-analyse ». Selon notre conjecture, le sujet qui dit « je » dans ce cours/texte serait ainsi en analyse avec (par, pour) ses auditeurs. Par l’aléatoire il suit la dérive de son affect en souffrance, en sagesse, vers la sagesse de son ambivalence sans doute. Un affect complexe dans une trame signifiante infinie comme en témoigne son immense culture et les objets conceptuels et philosophiques auxquels il accorde son attention ou son inattention, son abandon et son inconscient, dont à la longue le privilège ne semble ni aléatoire ni fortuit.
Autant S/Z illustrait une technique de la syntagmatique de l’association narrative, autant Le Neutre aspire à une dérive, une stochastique paradigmatique de la libre association, qui se révèlera technique malgré elle. Mais il ne s’agit pas que de l’affect et de l’interprétation dans n’importe quelle psychanalyse. Il s’agit du « je » de Roland Barthes qui propose donc des figures aporétiques du Neutre. En ce qui concerne l’envoi, l’incipit, autant que la boucle (l’excipit) Barthes rend hommage à Utopiques (« U-topiques ») de Louis Marin, sur Utopia de Thomas More, pour ce que Marin élaborait par la notion de « neutre pluriel » – soit au-delà du carré et de l’hexagone sémiotique de Greimas et de Blanché (ou/ou, et/et, ni/ni, etc.), et des marquages que Barthes désire éviter par la force du Neutre.
Dans les replis et méandres des lectures et des commentaires de Barthes s’inscrivent Tao, Zen, Boemius, scepticisme pyrrhonien, Blanchot, Proust et « le Mandala de la cosmogonie littéraire » (comme dans Plaisir du texte), mathesis littéraire, et générativité de l’intertexte, auxquels s’ajoutent ses textes préférés – Paradis artificiels de Baudelaire, Pensées de Pascal (peut-être en réponse à Pyrrhon), et sa prédilection pour H et Paradis de Sollers. Barthes contraste lui-même le programme disciplinaire du cours de son filigrane. Il établit des « inflexions » groupées en une vingtaine de figures traitées alphabétiquement pour maintenir chiasmatiquement un « ordre » aléatoire. En revanche, il désigne ce en quoi le /neutre/ euphémise l’agonistique du choix de ces figures : les figures aux modalités conflictuelles (Affirmation, Adjectif, Colère, Arrogance), par opposition à celles qui suspendent le conflit (Bienveillance, Fatigue, Silence, Délicatesse, Oscillation, Retraite). Pour Barthes, le Neutre ne correspond pas à l’image plate, foncièrement dépréciée qu’en a la Doxa, mais il pourrait constituer une valeur forte et active ».
Anamorphose I. Le moment dépressif
Je n’interprète jamais. Si j’interprétais, mon interprétation serait fausse {…}. J’essaie de créer, d’inventer un sens avec des matériaux libres, que je libère de leur « vérité » historique, doctrinale → je prends des bribes référentielles (en fait des bribes de lecture) et je leur fais subir une anamorphose, procédé connu de tout l’art maniériste. (Ne:98).
Suggérons d’abord quelques définitions utiles. « Anamnèse » : ana de nouveau, retour vers, et mnesis, soit mémoire. En médecine, ce avec Platon ou Freud et le retour de la mémoire « les renseignements tirés des souvenirs que le médecin-philosophe provoque chez le malade et concernant toutes les circonstances qui ont précédé l’état actuel ». « Anamorphique » se dit d’un cristal qui, placé suivant la position la plus naturelle, a le noyau renversé. Ainsi en physique optique « anamorphose » désigne le phénomène qui se produit quand le dessin déformé d’un objet étant placé perpendiculairement à l’axe d’un miroir cylindrique ou conique, donne, par réflexion, une image de l’objet sans déformation. Inversement donc de ces glaces convexes et concaves, dont l’image est déformée ou grotesque de par ce miroir courbe. Soit, selon le petit Robert, « quand la grandeur apparente de l’image n’est pas la même horizontalement et verticalement ».
Avec ce glissement vers l’appareil anamorphosique, Barthes évoque Baltrusaitis, et avec lui Lacan et son élaboration sur le tableau des Ambassadeurs de Holbein Le Jeune, ainsi que les pages magnifiques de Lacan sur l’anamorphose4. Là où Lacan cherche à capter le « je » de l’analysant s’observant tout en étant observé – l’observé s’auto-observant dans l’étude et la réflexivité de son affect – et la double référence à la phénoménologie de Merleau-Ponty qui cite La jeune Parque de Valéry. Là donc où Lacan retrouve et surimpose le domaine psychanalytique pour Merleau-Ponty autant que pour Valéry5.
Le non dit de ce séminaire de Barthes est la douleur de Barthes devant la mort de sa mère – peut-être faudrait-il dire le « à peine dit » dû à cet effet d’anamorphose, car « non dit » semble prohibitif. Douleur sèche (« larmes d’encre », aurait dit Derrida). « Deuil et mélancolie » : Freud (1917) distingue la perte d’un objet imaginaire dans la dépression et la perte d’un objet réel dans le deuil ; néanmoins le manque-à-être passe plus ou moins longtemps par le souvenir de l’affect avant de glisser à l’imaginaire. Pour Mélanie Klein (1940), le sujet passerait même par un état maniaco-dépressif modifié et transitoire avant de le surmonter. Selon notre hypothèse, les séances du séminaire permettent par renversement anamorphosique un travail en quelque sorte thérapeutique pour Barthes. De même qu’il évoque la délicatesse du Bouddha qui ne parle même pas de délicatesse – autre aporie – Barthes ne mentionne jamais son deuil pendant la durée du séminaire. (Le lecteur peut se demander : est-il discret/trop discret ? Eviterait-il ainsi en public ce sujet douloureux ? Mais aussi, comment d’ailleurs partagerait-il collectivement sa souffrance intime ? Ou encore, s’agirait-il d’un mécanisme de défense ? De déni?) Il ne parle qu’une seule fois de sa mère malade (plutôt que morte) alors qu’elle refusait d’accepter la nourriture dont on la contraignait à son corps défendant. Par anamorphose du deuil et de cet affect horrifié, par anaphore aussi, le corps encore vivant est déjà entrevu inchoativement en voie de décomposition. Barthes en déplace la représentation sur un texte tout d’effroi de Michelangelo, lequel décrit le pourrissement dans le vieillissement de son propre corps (morcelé?) – nous y reviendrons. Barthes admire néanmoins l’énergie de la représentation de Michelangelo « un abandonné qui transporte sa vitalité dans son écriture » (Ne:193).
La toux et le froid me secouent, je suis épuisé, déchiré, brisé par tous mes travaux {…} Mon amie est la Mélancolie, mon repos mes tourments,. La flamme de l’amour est éteinte, l’âme usée. Je babille comme une guêpe dans un pot. Je suis une besace pleine d’os et de tendons, et j’ai des pierres dans le ventre. Mes yeux sont troubles et malades, mes dents branlent quand je parle. Mon visage est une image de l’épouvante. {…} L’amour, les Muses, les grottes fleuries, tout a sombré dans la fange. {…} L’art tant célébré dont je connaissais les secrets m’a conduit à cette extrémité. Vieux, pauvres, dépendants d’autrui, je me décomposerai si bientôt je ne leurs. (Ibid.)
la libre association ou le montage de son inconscient permettent donc à Barthes de glisser de sa mère malade dont le corps rejette la nourriture à un Michelangelo en proie à sa terribilita dépressive dans la Renaissance finissante en 1548 (rappelons que Michelangelo meurt très âgé en 1564). Si Barthes privilégie l’anamorphose du neutre, c’est que la douceur de cette transformation, de ce morphing de l’affect ne passe pas par le marqué (la binarité) et ce faisant avec la contradiction (du oui/non et même du peut-être), autant que par le gradient des intensités variables, à peine mesurables, telles les émotions et les nuances, ces « moires » qui lui sont chères. Ces moires à peine mesurables n’excluent pas les opérations par métaphore et métonymie, mimant la condensation et le déplacement du rêve. Barthes se trouve ainsi au cœur de la recherche d’une juste mesure (Aristote est cité). Autrefois la sémiotique des passions (Greimas, 1991) s’était affrontée à de telles questions et suggérait un schéma passionnel canonique (de tension et de détension) qui ne correspondait plus au schéma narratif canonique de jonction (conjonction/disjonction, ou disjonction/conjonction d’un sujet à son objet). Le parcours passionnel paraissait plus ponctuellement composé de ces variantes moirées, en harmonie avec l’espace de nuances projectives, soit de ce que Barthes nomme « diaphora-logie » dans Le Neutre. Aussi par le jeu sur le neutre (et les neutres) s’abandonne-t-il un tant soit peu (quoique pas assez) à la libre association de la psychanalyse.
Parlant à la fois avec rigueur et douceur, il se dirige vers les limites au delà / en deçà du Chaos et du Cosmos (ou de la figure du Chaosmos, chère à Umberto Eco autant qu’à Deleuze et à Guattari) : le sujet du cours substitue au ni/ni le à-la-fois, le en-même-temps, qui entrent en alternance », « « l’enchevêtrement amoureux » (Nietzsche) des nuances, des contraires, des oscillations : insupportable à la doxa, délectable au sujet. → Et donc le Neutre ce n’est pas ce qui annule les sexes, mais ce qui le combine, le tient présents dans le sujet, en même temps, tour à tour, etc. » (Ne:239).
Travail du deuil / Travail analytique
De séance en séance dans son séminaire, au fur et à mesure de l’odyssée de son auto-analyse, il penche avec Aristote pour le flottement « ni trop apathique ni trop participant » (NE:230). Avec Wou-Wei, il se complaît à l’immobilité dans le mouvement. De Montaigne il extrait un flottement assez semblable et savoure sa devise « Je m’abstiens » (Ne:237). De Rousseau si souffrant, si paranoïaque (Ne:227), il aime le refuge à Bienne (p.181), le classement (maya-esque) d’un ailleurs botanique, soit l’issue, la trouvaille de Rousseau pour échapper aux images de lui-même que les autres projettent sur lui et qui le font tant souffrir. L’accès à un imaginaire (autant le spéculaire lacanien) que la production imageante qui déplace par la botanique et offre une retraite – tout fugace qu’elle fut pour Rousseau. Du H de Sollers, ou de celui de Baudelaire, ou de l’opium de Quincey (Ne:213), il indique l’étirement et la cristallisation du temps, de la mémoire sans mémoire, d’un palimpseste de mémoire, qui se déroulerait d’un seul coup. Le Neutre serait envisageable en « scintillations aléatoires » (Ne:35). S’il revient fréquemment à l’époché husserlienne (on se répète beaucoup, le plus souvent sans le savoir, en psychanalyse), ce serait pour tout suspendre, non seulement le jugement, les lois, les ordres, mais jusqu’aux désirs et au narcissisme (Ne:38), un désir Zen dans un flottement perpétuel, transformant le désir hors du vouloir-saisir (Ne:41)6.
Anamorphose II. Dérive et extase
La notion de Neutre demeure paradoxale (Ne : 191, note 35) pour autant que le neutre « c’est ce qui n’est pas systématique ». Au niveau métalinguistique, Barthes pose un méta-énoncé systématique sur les énoncés de type-objet dont l’idée de système serait exclue. Barthes se distancie du moi « tout d’une pièce » ; avec Montaigne il esquisserait dans le « branle pérenne » le même moi fait de multiples étoffes. Il verrait dans l’élaboration de ce moi tout d’une pièce une forme d’arrogance, peut-être aussi de ce que l’on désignerait aujourd’hui par narcissisme pathologique. Davantage que le « moi fragmenté » de la self-psychology de H. Kohut, ou du corps morcelé lacanien, pour un « je » qui appréhende sa chaîne signifiante, Barthes envisage un « je » composé d’infinies nuances scintillantes et évanescentes. Le « je » barthésien est ainsi un « je » de focalisations parfois scintillantes. Le « je » qui dit « j » dans Le Neutre est un je « émoustillant comme le champagne » (Ne:246).
Le neutre non plus n’est pas tout d’une pièce. « Voilà en un mot tout le séminaire », répète Barthes à plusieurs reprises quoique en contextes assez différents, caractérisant le neutre tour à tour de dérive, de tangente, de supplément, et surtout de non système. Il ne cesse de présentifier l’éclipse, l’implosion, la fin du séminaire (menace, mort, nostalgie, sagesse). Ce scintillement du je, du neutre, d’un Barthes qu’il appréhende (en auto-analyse) se perçoit dans le « ni trop loin/ni pas trop loin » de Cézanne cité par Barthes et Merleau-Ponty, ou encore en multiples perspectives (Ne:211), en panoramiques ou en plongées cinématographiques. Barthes module indéfiniment le chatoiement de la notion d’affect (« la part ressentie de la pulsion »). En effet, l’affect est fondamental en psychanalyse puisqu’il garantit le va-et-vient et relie notre ici-et-maintenant avec notre autrefois-et-ailleurs instantanément – par l’inconscient. Détail psychanalytique, Barthes suggère l’imaginaire comme crise, un imaginaire qui constituerait le moi comme structure rythmée (Ne:142). Dans son élaboration sur le Neutre, Barthes entrevoit dans l’affect surtout ce que l’on éprouve, par opposition à l’action, et même à la passivité. Il raffine davantage, envisageant to pathos comme un actif dans le sens littéral de « être-affecté-par », et rapproche enfin neutre et pathos de façon originale : soit dans la passion de la différence (Ne:112).
Malgré l’admiration (identificatoire?) exprimée ci-dessus par Barthes (au milieu d’un de ses séminaires de mai 1978) pour le texte de Michangelo, le moment du texte cité pourrait sembler correspondre à un temps fort de dépression. Qu’il s’agisse par déplacement d’une crise et d’une angoisse après la mort de sa mère, ou par tristesse sur ce qu’il appréhende de sa propre mortalité et de son vieillissement. Ou serait-ce encore selon quelque enchaînement plus profond qui remonterait à encore plus loin dans la psyché de Roland Barthes ? Ou bien un objet du contre-transfert de l’auditeur lecteur du séminaire ? C’est sans doute un secret que Barthes emporte avec lui dans sa propre mort qui survient à peine quelques années plus tard en 1980. Outre le travail du deuil qui semble transparaître à parcourir le texte du Neutre, un apaisement semble pourtant s’esquisser lors de la dernière séance du séminaire de juin 1978 ? Cette séance correspondrait ainsi aussi à ce qu’il sait être la dernière séance publique de sib « auto-analyse » ? Cette dernière intervention s’achève sur la figure de Leonardo, et l’élaboration de Barthes porte plus précisément sur le sourire léonardesque.
Barthes se dirige de façon labyrinthique vers cette épiphanie. Au cours du séminaire de la semaine précédente, il s’en tenait d’abord à une citation de Freud sur la douceur et l’amabilité de Leonardo envers tous. Il se réfère aussi à un Leonardo, hypersensible, sans cesse sur le point de la blessure narcissique – laissant le lecteur se demander si Barthes lui aussi module son affect en souffrance, tout comme le faisait Leonardo. Mais il enchaîne par contraste avec une représentation d’angoisse (récursive pour Barthes dans ce texte) qui s’apparente à celle de Michelangelo : il évoque Leonardo qui « aimait suivre les condamnés au dernier supplice afin d’étudier leurs traits décomposés par l’angoisse ». Dans ce dernier séminaire, il s’investit longuement dans le champ de l’androgyne et de l’hermaphrodite, s’y allie afin de concevoir un neutre léger, de douceur et de non-violence. Au rire (castrateur)7 il opposerait le sourire. Or c’est dans une série de tableaux de Leonardo qu’il découvre en fin de parcours le charme euphorisant du Neutre. Tous les tableaux qu’il évoque en conclusion du séminaire portent sur le flou, le moiré de la série (mystérieuse) des sourires (androgynes) de Leonardo analysés par Freud (Gioconda, Ste Anne, Leda, St Jean Baptiste, Bacchus), à l’épreuve de l’âpre binarité dont Barthes se dégage. Il se réfère longuement à Freud (ajoute même une note supplémentaire de référence à Freud) qui évoque sous tous ces sourires le sourire de Caterina, mère de Leonardo « sourire de béatitude extatique, semblable à celui qui se jouait sur les lèvres de sa mère tandis qu’elle le caressait ». Peut-être Barthes retrouverait-il, quoique inconsciemment, par Leonardo le reflet d’un sourire lointain de sa mère disparue – par anamorphose et dans un chatoiement qui l’euphorise. Le séminaire s’achève sur ces paroles, sans doute adjuvantes à un long travail sur lui-même. Dans le deuil et la mélancolie non surmontés, mais appréhendés ou effleurés par écarts et transformations parfois convergentes, par glissements anxiogènes et euphoriques, autant que faire il put avec le passage du temps. Ajoutons en conclusion en hommage à la puissance du neutre dans cette auto-analyse de Roland Barthes par lui-même que, comme toutes les psychanalyses, elle aurait pu s’achever ou se prolonger. Le mot célèbre (anamorphosique) de Hans Sachs perdure : « Une psychanalyse peut s’achever quand on se rend compte qu’elle pourrait durer indéfiniment. »
Alain J.-J. COHEN
Université de Californie, San Diego.
1Le Plaisir du texte (1973), Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Fragments d’un discours amoureux (1977), La Chambre claire. Note sur la photographie (1980).
2Tel Orson Welles récitant le générique de son film The magnificent Ambersons (1942).
3Outre leur amitié, rappel de l’entrelacs Barthes et Lacan dans les grandes années structuralistes (années cinquante et soixante) : en narratologue, Barthes reprend à son propre compte « La Lettre volée » de Poe (Communications 1964), celle même que Lacan avait exemplarisée dans le séminaire de ce nom en 1955 (Psychanalyse II, 1956).
4J. Lacan, « L’anamorphose », Le Séminaire Livre XI. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1963 : 75-84.
5Se souvenir de l’éblouissant « Qui pleure avec diamant extrême » dans La jeune Parque, soit de l’éveil aux sens, au sexe, et déjà de la mort-à-venir pour la jeune Parque.
6Barthes en avait contemporainement élaboré des bribes dans Fragments d’un discours amoureux.
7Tels les faux amis de Sarrasine qui rient de sa méprise amoureuse pour le castrat Zambinella (et pourtant de la jouissance paradoxale du leurre car, dans ce leurre, Zambinella « est une femme charmante »), in S/Z.